Stylées au cimetière 

Laissons pour une fois de côté la légèreté, la frivolité , les jeux de mots et autres calembours et reconnaissons qu’il est  des situations où certaines  considérations telles que la mode et l’élégance peuvent nous sembler tout à fait secondaires voir déplacées . Le deuil fait partie de ces situations . ET POURTANT !!! C’est pas moi qui l’ai dit , c’est Proust : 

Et Grand Dieu  qu’il avait raison !! 

Bien entendu la mort aux rats raison de nous mais en attendant montrons lui ce qu’est la classe pintadesque . 

Et quel meilleur endroit qu’un cimetière pour lui faire cette démonstration ?!

Donc nous voilà confronté(e)s au décès d’un proche . Si on est bouddhiste , moindre mal , sinon on peut lire  les conneries de Coelho ou de Khalil Gibran : respectivement : 

–  » Quand quelqu’un part, quelqu’un d’autre arrive  » 

–  » Votre peur de la mort n’est que le frisson du berger lorsqu’il se tient devant le roi dont la main va se poser sur lui pour l’honorer .  » 

Ça peut aider, faut voir….

Donc, Le jour de l’enterrement arrive , et il faut s’habiller . Vous allez voir dans la suite de cet article que nous avons de la chance en comparaison de nos consœurs des siècles passés , car nous pouvons quasiment porter ce que nous voulons. 

Quelques règles à respecter toutefois : 

– A l’église comme au cimetière , une tenue sobre est de rigueur mais qui dit tenue sobre ne signifie pas tenue sinistre : 

N’essayez pas de voler la vedette au mort : c’est lui qu’on est venu pleurer pas vous ! 

 
La petite robe noire reste une valeur sûre , un grand classique d’enterrement . On évitera le court et le moulant , est-t-il utile de le préciser ? 

Ce modèle est à proscrire sauf aux obsèques de Rocco Siffredi ou de DSK  qui, vous voyant dans cet accoutrement, risqueraient fort de se relever d’entre les morts afin de vous poursuivre , auquel cas vous pourriez bien avoir le mort aux trousses .

Attention également aux talons hauts et très hauts : les allées de cimetières sont souvent faites de petits graviers ou de terre : se ramasser la gueule au milieu du convoi mortuaire où se faire une entorse sous l’œil goguenard du croque-mort c’est la honte absolue et vous n’aurez qu’une envie : disparaître dans un trou…en même temps, vous êtes au bon endroit.

Autre situation : le crématorium . Peu de différences avec les consignes du dessus . 

On évitera ce genre de chemise et si on exerce la noble profession de soldat du feu , on n’oubliera pas d’aller enlever son uniforme avant d’assister à la crémation : respectons feu le disparu ! 

Et à présent , un petit feed-back comme je les aime,  sur l’histoire de la tenue de deuil au cours des siècles passés ….
L’apparition des vêtements de deuil remonte à l’antiquité : égyptiens , grecs et romains portaient des tenues spécifiques , que ce soit dans la forme du vêtement comme dans sa couleur . A Rome , la couleur du vêtement de deuil était le gris .

Dans l’ancien testament, on apprend que les hébreux , lors des rites funéraires, déchiraient leurs vêtements puis se couvraient du SAQ : une camisole sans ceinture ni ornement portée à même la peau. Ce geste religieux persiste encore de nos jours dans le rite juif et a donné naissance à l’expression :  » être habillée comme un sac  » .

En 1316, Philippe V de France, se couvre de noir à la mort de son frère : Louis X le hutin , mort d’un coup de chaud-froid : parfois le vin glacé tue ! ( ce qui ne m’arrange pas du tout compte tenu de mon amour sans borne pour les piscines de rosé ) 

Le fait est que le visage du hutin,  aprés avoir bu son vin glacé , prit une teinte d’un jaune pré-cadavérique qui fit dire qu’il était mort doré .

En 1328, Mahaut d’Artois se couvrira elle aussi de noir lors du décès de son gendre, Charles IV , mort étouffé après avoir avalé un noyau d’abricot . Lors de sa mort , son visage avait pris une teinte bleuâtre fort peu amène qui fit dire qu’il était mort bleu .

Je vous le concède , la majorité des souverains avant le 18 eme , mouraient de façon assez grotesque : il y eut chez les rois très peu de morts fines. 

Au 14 eme Siècle, les rois de France portaient le deuil soit en écarlate soit en violet tandis que les reines , beaucoup moins grandes folles, portaient le deuil en robe noire couverte d’un long voile blanc, le blanc est symbole de pureté et de renoncement : plus prosaïquement , maintenant que te voilà veuve ma cocotte, le cul c’est terminé ! Idéalement , il serait de bon ton que tu partâsses prendre le voile dans un couvent . ( ce que firent certaines d’ailleurs ) . 
Au 15eme siècle, le blanc reste la couleur du deuil:  en 1490 Anne de Bretagne épouse un veuf : Maximilen Ier . Il est très laid, elle est assez jolie et grâce à Dieu, il a le bon goût de mourir assez vite . Anne se remarie très vite à Charles VII et n’aura donc pas à porter le deuil très longtemps : 

Ci-dessous, l’Anne et le veuf : 

Jusqu’au 16eme siècle, les femmes portent le deuil en blanc , mais ce siècle marque la fin des  veuves blanches et Marie Stuart est la dernière reine à porter une tenue de deuil de cette couleur .

Au 17 eme siècle, à la cour de Louis xive , le noir devient  la couleur  du deuil , bien que l’on tolère dentelles, galons, pierreries et autres colifichets . Les femmes sont autorisées à se décolleter , à porter du maquillage et des perruques : on est en deuil certes,  mais sous le règne du roi soleil qui exècre toute forme de désolation et de morosité , pas question d’afficher tristesse et rigueur vestimentaire : les dames de la cour doivent briller en toutes situations . 


Ci-dessous, à gauche,  le temps du deuil pour Mme de Sevigné ( 1655) à  droite la Reine Elisabeth ( 1650 ) 
 
Au début du XIXeme Siècle, les toilettes de deuil sont pour les femmes de classes supérieures, un prétexte à étaler élégance et richesse et certaines robes sont d’un luxe inouï .


Vous noterez le contraste qui existe entre la tenue de deuil de la citadine et…..à la même époque , la tenue de deuil de la bretonne : 


Et toujours à la même époque, en Italie , veufs et veuves se parent de tenues élégantes et raffinées , a côté desquelles les tenues de deuil françaises ont triste mine , c’est avec envie que l’on se murmure qu’il doit être plaisant d’être mort à Venise et les hommes rêvent de présenter à des veuves éplorées mais non moins bandantes leurs plus sincères gondoléances.

Au 20eme  Siècle , la tenue de deuil chez la femme, chez l’homme et même chez l’enfant  devient extrêmement codifiée , à tel point que le catalogue de  » La Samaritaine  »  consacre une double page au sujet en 1918  : 

Regardons d’un peu plus près la durée du deuil chez la veuve et chez le veuf : 

La veuve devra porter le deuil durant 1 an et demi , alors que le veuf n’est tenu de le porter qu’un an : quid de la parité face au veuvage ?!  N’oublions pas que nous ne sommes qu’en 1918 : la femme n’obtiendra le droit de vote que 27 ans plus tard et il semble normal que la créature fragile et soumise qu’elle est alors , soit inconsolable face à la perte d’un époux .

Un autre point est à prendre en compte : la guerre de 14-18 a fait près d’un million et demi de morts parmi les soldats français et le long veuvage de leurs épouses est  une marque de respect envers l’ époux mais aussi envers le soldat mort pour la France . 

Ce qui est , en revanche, effarant c’est que le deuil d’un enfant ne dure que 6 mois ! Mais là encore, peut-être oublions nous trop vite qu’au début du XXeme, l’une des activités les plus dangereuses qu’une femme puisse entreprendre c’est de porter un enfant : une femme sur dix meurt en couche et un nouveau-né sur six meurt dans les premiers mois de sa vie . Les femmes mettent donc  de nombreux enfants au monde pour tenter  d’en garder quelques uns et n’ont pas le temps de porter le deuil très longtemps .

Celui qui rapporte le moins c’est le cousin germain ou la cousine germaine :  3 petites semaines de deuil… perdre  une cousine germaine c’est négligeable et anodin , sauf si la dite cousine se nommait Adèle , auquel cas on pouvait dire :  » elle est morte Adèle  » et s’en payer une bonne tranche….

Le XX eme siècle est bien sûr marqué par les 2 guerres mondiales , dans ce contexte,  le deuil reste  une situation  » banale  » et les femmes vêtues de noir sont légion . 

Ce n’est qu’à partir des années 60, avec l’entrée de la France dans la période faste des  » 30 glorieuses « , que les obligations vestimentaires liées au deuil vont s’assouplir et dans les années 70 , le règlement général du deuil édité  dans le catalogue de  » La Samaritaine  » est oublié et entérré mais on ne peut toutefois pas faire table rase de ce culte du mort qui est ancré en nous . La marque de respect pour le défunt est toujours présente même si le deuil n’est plus réglementé ni consensualisé.

Au XXI eme Siècle, la tenue de deuil à proprement parler n’existe plus: le voile a été remplacé par des lunettes de soleil dont le rôle est de permettre au deuillant de s’effacer et de s’isoler.  Rien  ne subsiste des merveilleuses toilettes de deuil du XIX eme ….

Pour finir , je concluerai sur ce proverbe plein de sagesse :  » Aujourd’hui en chair, demain en bière  » qui sous couvert de délivrer un message  philosophique macabre  évoque au fond ( et certainement à son insu ) deux grands plaisirs temporels  Et si vous  me le permettez,  je rajouterai :  » aujourd’hui en chair, demain en bière, toujours en guêpière  » et la boucle est bouclée …. 

 

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